Actualités : Exposition et parution du livre "L'enseignement à Milly-la-Forêt"

mercredi 26 janvier 2011

Simone à Milly


NOTE DE LECTURE.

Simone Dézert, qui a écrit ces pages, est née à Milly-La-Forêt, le 8 Mars 1907. Elle est le dernier enfant d’Emmanuel Dézert et de Juliette, son épouse, née Hamelin.

Parmi les anciens qu’elle cite, figurent sa grand’mère Philomène, et sa tante Nana (Lina Hamelin). Celle-ci, veuve, avait aussi perdu ses trois enfants. La soeur de son père Emmanuel, la tante Elvire, habitait à Noisy et avait deux grands garçons.

Simone n’a pas connu ses deux premiers frères, morts bébés. Elle était la petite sœur de Charles l’aîné, d’Edmond et enfin de Charlotte, née trois ans avant elle.

Charles épousa Marie-Louise, née Château. Ils eurent deux enfants, perdirent l’aîné Roger à l’âge de 18 ans. Leur fille, Yvette (dite Vévette), vit toujours à Milly.

Edmond, marié, eut deux fils : Pierre et Jean.

Charlotte se maria à un bougon, le quitta pour un marin qu’elle adora et avec lequel elle vécut (mais sans enfants) jusqu’au décès de celui-ci.

Simone, la petite dernière, épousa Damien Beauvais et en eut quatre enfants : Janine, née lorsque sa Maman avait 20 ans, Jacques un an après. Roger, naquit 7 ans plus tard, et le tardillon qu’on n’attendait plus, vint en 1941, et reçut le prénom de Myriam.

C’est à l’âge de 90 ans que Simone Dézert, épouse Beauvais, eut l’envie d’évoquer les premières années de sa vie. Les évènements qu’elle relate ont eu lieu il y a bientôt cent ans. Elle les rédigea en six semaines.



AVANT-PROPOS.

Le cahier rédigé par Maman a dormi sept ans dans son armoire. Il m’a fallu sept ans encore après son décès pour en parcourir les pages.

Je suis restée admirative devant la fidélité de sa mémoire, son ton alerte, son vocabulaire précis, ses tournures impeccables, sa grammaire sans défaut et sa toujours présente gaîté. Elle raconte son histoire de petite fille durant l’Histoire de la guerre de 14, recréant les cadres de vie, les us et les coutumes, les bonheurs des gens malgré leur peu de richesse… Pas de rature, pas de faute d’orthographe, son écriture court au même rythme que le fil de sa pensée. Elle n’a pas l’humeur morose et choisit d’oublier tout ce, et tous ceux, qui lui avaient fait ou dit du mal. Elle ponctue son récit de réflexions sur la famille, le travail, la vie. Ce sont les beaux souvenirs qu’elle préfère….

Je me suis demandé pourquoi Maman avait posé sa plume là où elle l’avait posée. J’ai trouvé la réponse dans son cahier, entre les plantes médicinales et le ragoût de veau. Maman mène une réflexion sur « Quand commence la vie ? » et elle parle de la force de son amour pour Papa. Elle n’a pas voulu continuer à écrire quand il est entré dans sa vie. Etait-ce de la pudeur ? Plus simplement, le sentiment que cela ne nous regardait pas : C’était leur histoire à tous deux, exclusivement.

Par contre, elle a su nous dire son amour pour nous. Que ce travail de copie témoigne du nôtre et de mon respect pour les valeurs auxquelles elle tenait.


Myriam Beauvais.




Simone à Milly







Mercredi 8 Octobre 1997.


Il y a quelques années, Myriam m’apporte ce cahier pour y écrire les étapes de ma vie. Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent.
Pourquoi aujourd’hui ? Je ne peux pas le dire.
Ce que je peux dire, c’est que la vie, le bonheur, il faut essayer de les trouver dans le courage, mais surtout dans l’amour familial.

J’ai eu ça chez mes parents….
Je n’ai connu que ma grand’mère Mémène (Philomène) Tante Nana (Lina) Papa, Maman, mes frères et sœur : Charles, Edmond, Charlotte. Moi, c’est Simonne, avec deux « n » à l’état civil. Maman ne saura que plus tard qu’on pouvait choisir « Edmonde »… Raté !
J’ai toujours refusé ces deux « n ». Un seul « n » me suffit ! C’était peut-être un caprice… Je n’ai pas manqué d’en faire…

J’insiste sur ce que chacun sait chez nous : l’amour, l’affection, la tendresse, tout est donné sans compter. Mais mon épanouissement, je l’ai trouvé dans mon choix, quand je trouve un mari et que les enfants viennent au monde. Chaque naissance est une joie.
Le malheur, c’est quand on en perd un.

Maintenant que je suis seule dans cette maison, vous m’apportez tout, chacun à sa façon.
Le confort, le bien-être, la « matérielle », j’ai.
L’utile, l’inutile, le superflu, j’ai.
Je me dis comblée.

Par quoi commencer ?

Nous habitons rue des Trois Môles. Pourtant, je suis née dans la Grand’ Rue.
Je vois un rez-de-chaussée surélevé de trois marches, une grande cuisine, une grande chambre, celle des parents. Au premier, une grande chambre pour les filles. Une autre pour les garçons, plus petite mais plus chaude, car située au-dessus de la cuisine. Une dernière petite pièce enfin, qui avait été une cuisine puisqu’il y a un évier. C’est la penderie. Bien sûr, ce ne sont que des planches entre deux pans de murs, cachées par des rideaux grenat à fleurs.
J’ai longtemps eu ce goût pour le grenat, comme Maman. Je l’ai encore.

Rue des trois Moles

On a tant fait depuis pour le confort…
Mais, à cette époque, je crois que les gens ne manquaient ni d’intelligence ni d’ingéniosité. On tirait parti de tout.
Des gens plus aisés avaient peut-être autre chose, mais dans notre entourage, c’était un peu le système D.
Pour se chauffer, on a une cuisinière à charbon dans la cuisine. Mais Papa travaille chez un agriculteur où il peut se procurer du bois. On brûle du bois.
Cette cuisinière a une fontaine sur le côté. On y met de l’eau, et on a l’eau chaude !

On a aussi un grenier, avec deux lucarnes. Une moitié, isolée par un grillage, de la toile goudronnée au sol : c’est le pigeonnier. L’autre partie sert de débarras.

Des caisses et des trésors : toilette de mariée avec manches à gigot, la trompette et le casque à crinière de Papa qui a fait son service dans la cavalerie.

Maintenant, dans le civil, Papa fait partie des musiciens. Il joue du bugle. Quand il perdra ses dents de devant, on le mettra à la grosse caisse.

Dans la cour, nous avons quatre niches à lapins. On va à la bruyère pour nourrir les lapins durant l’hiver. Que de brouettées …..

Les ouvriers doivent faire beaucoup d’heures en plus de leurs journées de 14 heures : aller donner l’avoine aux chevaux, pour qu’ils puissent manger avant d’aller aux champs. Les chevaux mangeaient trois fois par jour. L’hiver, on devait faire moins d’heures, mais je ne m’en souviens plus.

Papa travaillait donc chez un agriculteur, mais il faisait aussi le service de voiture. Maisse-Milly, sept kilomètres. C’était une voiture à cheval, un siège sur le devant, les passagers aux quatre vents.
Les jours de mariage, Papa conduisait deux chevaux ! Quelle fierté ! Il portait alors sa toilette : culotte de velours côtelé et un gilet à col rond, que Maman n’aimait pas. Une veste noire. Je ne sais plus quel en était le tissu, mais c’était noir, épais, un peu brillant. C’était ma tante Elvire, la sœur de Papa, qui l’avait confectionnée, avec deux rangées de boutons qu’il nous fallait souvent recoudre.

La tante Elvire faisait aussi des chemises. On disait : « sept mètres pour deux », pas trois mètres cinquante pour chaque, sept mètres pour deux. Les mercières vendaient certains tissus pour les ouvriers, vente suivie aussi pour les gilets de flanelle. On ne portait pas de maillot de corps à l’époque ! Ça épongeait la transpiration. On disait « la sueur ».
Laver était difficile : il fallait aller au lavoir…

Papa mourra jeune, à 63 ans. Il était de la classe 88. Pas de maladie…
Le Docteur Laffont dira « usé par le travail ».

Il était très fort, très adroit. A Milly, c’était le roi pour faire les meules. Il lui est arrivé deux fois d’arrêter un cheval emballé. Il fallait se jeter à son encolure pour l’arrêter.

Nous avons comme voisins les Perthuis, petits agriculteurs. Leur écurie est à côté de la chambre des parents. Maman entend le cheval taper dans la nuit. Le sol est en terre battue… Il s’effondre et voilà le cheval dans la cave ! On vient chercher les voisins. Et c’est Papa qui descend. Cette bête a peur, il faut la calmer. Je sais qu’on lui passera des sangles sous le ventre, et, à dos d’homme, le cheval sera remonté. Je ne l’ai pas vu ! Dans ces cas-là, les parents vous font rentrer à la maison, ils ne sont pas gentils ! On ne peut rien voir ! Si le cheval prenait peur…. On vous prive du spectacle !!! Je devais avoir six ou sept ans. C’était avant la guerre de 14.

Je me vois à l’école maternelle. L’école où nous allons, Charlotte et moi, est une école privée de trois classes : première, deuxième et « la petite classe ».
Dans la petite classe, c’est Mademoiselle Aimée. Dans la moyenne, Mademoiselle Elisa et dans la grande classe, Mademoiselle Madeleine, mais on dit « Madame » : c’est la directrice.
Dans cette école privée, les élèves de première et de deuxième classes font le ménage. La grande classe est au premier. Tous les jours, on fait l’escalier à tour de rôle, ainsi que le couloir qui mène à la cour de récréation. Il faut d’abord l’arroser, avec un arrosoir en forme d’entonnoir à quatre ou cinq trous.

Il y a tellement de poussière…. Dans la classe, c’est un plancher. On le fait deux fois par semaine, entre 11H ½ et une heure. Pour partir à midi et demi, il faut se dépêcher. On est deux par classe. On choisit le meilleur balai.

Ce qui nous gâchait tout, à Charlotte et à moi, c’était d’aller porter, deux fois par semaine, un petit sac en toile chez Madame Chiron, la mère des institutrices. Elle collectait les épluchures pour ses lapins. Elle, elle disait les « épeluchures ».

J’ai été heureuse dans cette petite école, espiègle, turbulente, bavarde mais studieuse.

Je n’ai que de bons souvenirs…


Simone et Charlotte Dézert
La guerre de 14 :

Déclaration de guerre. Papa est mobilisé. Le Samedi soir, il part garder les voies. Il va à Boigneville à bicyclette. Il rentre le Vendredi soir.
Gagnant peu, et comme il faut nourrir la famille, là, il faudra bien braconner. Lièvres et lapins de garenne. La bouchère donne un gigot pour un lièvre. Comme nous habitons une petite rue, nous avons juste en face l’arrière de la boucherie. A cette époque, Maman fait de la bière et les commis viennent boire un coup l’été. Ils nous donnent des abats. Une fois, ils nous apportent des tripes. Quel travail ! Il faut laver à l’eau bouillante, décaper, rincer. Il y a trois sortes de tripes. Je ne me rappelle que de la caillette. Il faut dix à douze heures de cuisson, couennes au fond de la cocotte, beaucoup de carottes, vin blanc et aromates. Un des commis s’appelle Henri. Tout ça est joyeux.
J’ai vu beaucoup d’entraide, de fraternité.


Tante Nana (Lina Hamelin).
 Maman a une sœur, Nana, veuve ayant perdu trois enfants d’un mari tuberculeux. Elle nous aide beaucoup. Elle est repasseuse et a trois ouvrières. Que d’amidon ! Rideaux, cols, manchettes de notaires et de notables. Le Samedi, avec Charlotte, on va porter le linge et on fait des pourboires, un ou deux sous. Charlotte fait les notes sur un papier.
Une fois, il y a un peignoir. Elle n’a pas cédé et a écrit un « peigne noir ».

Ma tante ne veut pas prêter sa brouette. Elle est lavée à l’eau de Javel. On ne peut quand même pas aller dans les champs avec !

Ma tante a peur de l’orage. Elle se cache dans un de ses deux placards. A chaque coup de tonnerre, elle crie ! Quand elle veut qu’on aille avec elle, Maman ne veut pas : elle nous aurait communiqué sa peur….
Quand on sort de l’école, on va goûter chez elle. C’est meilleur. Son pain du chocolat, c’est une tablette individuelle enveloppée et un petit pain. A la maison, on a du pain de quatre livres et le chocolat, c’est un morceau cassé sur une tablette de cent vingt-cinq grammes.

Papa est payé au mois. Donc, on va toujours chez la même boulangère, et on prend le pain « à la taille » : c’est un morceau de bois d’environ trente centimètres de long, sur quatre centimètres de large. La boulangère fait une entaille. Si on retourne le soir chercher un quart de pain, là, on paie.

Le déjeuner du matin, le café « bonne femme » : C’est un litre de lait bouilli, avec du café et de la chicorée. On passe dans les bols – passoire et filtre – et on y casse son pain en morceaux. Le lait est si frais, le pain est si bon…

Maman ne fait que de la bonne nourriture : ragoût de veau le Mardi, après lapin, bœuf mode et le Samedi beefsteak frites. Dimanche midi, je ne sais plus. Mais le Dimanche soir, c’est le pot-au-feu, immuable.
Nous sommes heureux.

Maman joue avec nous, corde à sauter, au palet, à la marelle, dans la rue. Comme il y a peu de voitures (il y en a deux : celles du docteur et du vétérinaire, Monsieur Vajoux, un gros monsieur), la rue est à nous.

Quand Grand’Mère vient chez nous, elle marche toujours au beau milieu de la rue. Si par hasard vient une voiture et qu’elle klaxonne, elle se retourne et dit « Ils ont bien le temps ! » et continue son chemin. Elle ramasse tous les boutons qu’elle trouve.
De temps en temps, elle nous invite à tour de rôle à déjeuner. Un petit pot-au-feu.

Grand’mère n’a pas de quoi vivre. En arrivant de l’école, on lui porte son manger entre deux assiettes bien chaudes placées dans un panier. L’été, assise sur le bord du trottoir, elle attend, puis mange pendant que c’est chaud. De la rue des Trois Môles à la rue de Melun, le trajet n’est pas bien long.

Elle n’est pas frileuse, il y a peu de feu chez elle. Elle met ses pieds sur une chaufferette, charbon dans la cendre. On achète des petits sacs de charbon de Paris qui dure quelques heures.

Elle aime bien qu’on aille coucher quelquefois chez elle. Je me souviens l’avoir réveillée une nuit : « T’es pas un loup ? T’es ma grand’mère ? ». C’est qu’elle porte toujours une marmotte, sorte de petit châle, qu’elle garde jour et nuit.
Ce n’est pas arrivé souvent : Maman n’aime pas qu’on couche avec un vieillard.

Elle finit sa vie très âgée, sans aller à l’hôpital, à près de 97 ans.

 
Philomène Hamelin
 On va laver ses draps au Coule d’Eau, près de la source, pour que ça coule, sans embourber le lavoir. C’est qu’elle a un mauvais mal au bras gauche depuis trois ans. Il faut changer les linges tous les jours. C’est ma tante qui fait ça. Charles va l’aider. Il a tout fait pour les siens.

Jeune encore, il fait des petits boulots. Edmond, avec un triporteur – qu’on pousse bien sûr – livre le pain du boulanger qu’on porte à domicile.

C’est la guerre. Papa parti, Charles et Edmond vont commis dans les fermes. Charles conduit un cheval au labour. Edmond est moins fort, et on lui donne une carne. Alors, c’est Charles qui l’aide.
Ils sont dans une mauvaise ferme. Ils sont nourris, mais mal. Tous les jours, à quatre heures, Maman va loin dans les champs leur porter un bon goûter à tous les deux.

A cette époque, à la moisson, le blé fauché par des batteuses est mis debout, le grain en surface, pour sécher. On fait des petites bottes qui sèchent avec les épis restés au sol. Comme on a le droit de glaner, pour corser un peu, on tire bien quelques épis des bottes….
On va glaner, Grand’mère, Maman, et nous deux Charlotte et moi. On emporte à goûter et à boire. Une fois, Grand’mère emporte une boîte de sardines. J’ai toujours refusé de manger des sardines. Grand’mère me dit que dans les champs, ça n’a pas le même goût. Et bien, c’était vrai ! Ce sont les seules qui m’ont jamais régalée !

Une fois, avec Charlotte, on couche chez Grand’mère dans une chambre près du grenier. Il fait froid. Charlotte se lève, nous met les bas. Je me recouche au chaud. Je ne voulais plus bouger.

Sur le côté des bas, sont cousus des rubans qu’on noue aux cordons du corset.
On n’a pas de poches à nos tabliers. Notre mouchoir est accroché sous la jupe, après le jupon, avec une épingle à nourrice. Les poches individuelles sont fixées à un cordon blanc qui sert de ceinture. On a toujours besoin de poches !

Nous ne sommes pas mal habillées. Chez Perrot, où Papa va travailler, il y a quatre garçons et trois filles. Elles sont en pensionnat. Nous profitons de leurs très jolis vêtements qu’on nous donne. Je me souviens surtout de deux jupes en forme, alpaga bleu, avec boléros à manches assortis. Alors là, Maman nous achète à Paris deux beaux chemisiers blancs à fleurs bleues.

A la messe, on porte un chapeau. En rentrant, on met un tablier blanc, avec une ceinture à gros nœud derrière, que ma tante a repassé et qui est donc impeccable.
En semaine, on porte un tablier noir, et l’hiver, pas de galoches, mais des chaussons bleu fourrés, avec des tiges en drap et des caoutchoucs par-dessus en forme de sabots.

Je n’ai pas toujours été contente : les vêtements de l’aînée, pas neufs, passent à la cadette… Alors Maman achète par deux.
Maman et ma tante nous voulaient belles.
Maman, je continue ma coquetterie…..

Nous portons aussi l’été des bottines à boutons sur le côté. Ce pauvre père, il a un pied de fer, comme les cordonniers et des fois, il pose des bouts de fer à nos bottines. On abîme tout ! Pourtant, il y a bien un cordonnier à Milly, le père Broc. Sa femme est brodeuse, dessus de lits, napperons, et dentelles. Ils vivent séparés. Lui, un rapace, garde ses sous. Elle, élève leur fils Marcel. Il boîte et mange tout ce qu’elle gagne…

A la messe, où on va régulièrement, on porte le pain béni. Ce sont de très grandes couronnes de pain brioché, offertes par les gens aisés (et catholiques, bien sûr). A tour de rôle, les enfants de chœur font le tour de l’église, avec les tablettes sur les épaules. Ensuite, le pain est coupé en petits morceaux, mis dans des corbeilles, et présenté à chaque bout de rang. On a droit à un seul morceau, mais Maman veut qu’on lui en rapporte un. Alors, on en prend deux. A la maison, Maman le prend, fait un signe de croix avec et le mange.

A l’église, il y a une tribune, un harmonium et trois ou quatre belles voix. Pas moi, c’étaient des adultes.

Après deux heures et demie, les vêpres et le patronage. On a des jeux, des cordes à sauter, des jeux de croquets, des diabolos. On joue au jeu de grâce, on lance en l’air de grands anneaux qu’on rattrape avec des baguettes.
L’hiver, on fait des jeux d’intérieur.
Les garçons y vont aussi. Ils sont très nombreux. Leur moniteur s’appelle Grobois.

Je fais partie des enfants de Marie. Le summum, c’est d’avoir le ruban bleu, comme les miss en portent aujourd’hui…. Quittant à seize ans, je n’ai jamais été qu’ « aspirante ruban vert ».

Ce que j’ai bavardé à l’école….. Et dissipé beaucoup d’élèves…..
Je fais le pitre, je passe des petits papiers…. Que pouvais-je bien y mettre ?

Le matin, à 8 heures ½, dictée. Les mots difficiles (cinq ou six) sont écrits au tableau. A 10 heures, récréation. Après, les questions, après deux problèmes. L’après-midi, histoire ou géographie, ou couture. Le Samedi, promenade en rang.

Une fois, je suis dans la deuxième division et j’ai fini mon devoir. Alors, je fais celui de la première :
« Un sou vaut 5 centimes
2………….. centimes….
Etc. jusqu’à 20 sous.
Je fais tout l’exercice. Le calcul est juste, mais partout, je mets « vaut » et non pas » valent ».
Vraiment, on ne sait jamais tout !

Dans cette deuxième classe, comme dans toutes, il y avait un prix d’honneur. Mademoiselle Elisa me dit :
« Tu le mérites. Tu l’auras si tu ne bavardes pas de la semaine ! ».
Je n’ai bien sûr pas écouté. Je ne l’ai pas eu. Mais personne ne l’a eu. Elle avait tenu parole.


Pendant la guerre, il n’y a pas de volumes pour les prix. Une année, j’ai eu un diplôme et une plaque en bois avec une Jeanne d’Arc dessus. Je l’ai encore.

Quand c’est la Fête - Dieu, nous devons porter, attachée au cou, une corbeille pleine de pétales de fleurs, et, sur un petit parcours, nous jetons, nous « semons » ces pétales de fleurs. Nous n’avons pas de roses, mais Papa en trouve, je ne sais pas où. Vraiment, il a des dons ! Il nous a appris des choses simples, les plantes, les étoiles. Il nous fait voir : « La première, c’est l’étoile du berger, après le Grand Chariot, la Grande Ourse ».
Je crois surtout que nous étions nés sous une bonne étoile….

Une fois, à la sortie de l’étude, à la petite nuit, je me laisse entraîner. Je ne mène pas la danse, mais on va tirer deux sonnettes : une Place Grammont, chez le docteur Ornanian, un Turc. Pour aller ouvrir, il faut qu’il traverse un jardin assez long… Je n’ai jamais voulu recommencer ! Je n’aime pas les tricheries. Le même soir, sur le même chemin, il y a un figuier et on va cueillir des figues. C’est mauvais, ce n’est pas mûr ! La maraude…..
J’affirme que ce sont les seules fois… J’étais déjà respectueuse des autres peut-être.

Je quitte l’école à onze ans. Certificat d’études. Tout le monde n’est pas reçu ! Je suis dans les cinq premières et la Caisse d’Epargne d’Etampes m’offre un livret avec cinq francs dessus. C’est tout de même la gloire.

En 1915 ou 1916, Papa se rend compte que Maman est bien maigre. Inconscients, les enfants ne voient rien. Maman tombe malade, victime de privations. Elle fait une grave pneumonie.
C’est un médecin militaire qui la soigne. Il vient deux fois par jour. Il veut la guérir. Que de nuits ma tante a passées… Au bout de neuf jours, un mieux. Mais comment payer ?
Je revois Maman, assise en tailleur, disant :
« Je ne peux pas vous payer toutes vos visites ».
Il n’y avait pas d’aide pour les familles nombreuses, à cette époque. C’est pourquoi notre famille est si soudée.
Le Docteur Lebrun :
« Vous serez toujours une petite femme, mais je vous ai guérie. C’est ma fierté. »
On n’a pas payé, mais qu’est-ce qu’on a pleuré…

Maman a fait aussi de temps à autre des coliques hépatiques. On la soignait avec des compresses bouillantes avec du laudanum dessus. On se brûlait les doigts.

Nous avons été quatre, mais il y avait eu deux fils aînés morts bébés : Alfred et Raymond. A la même époque, ma tante Nana avait un mari tuberculeux, appariteur à la mairie. Joseph. Un ange. Mais ses enfants sont malades comme leur père. Ma tante n’a pas de lait. C’est Maman qui essaie de les nourrir, mais ils meurent aussi. La vie a été dure pour ces gens-là.

Il meurt beaucoup de bébés. Il n’y avait pas de corbillard pour les petits morts de cet âge. On prend quatre élèves à l’école pour porter la petite civière.
C’était à qui irait ! On n’a pas classe et on nous donne un pourboire ! Ca sert à quelque chose, une tirelire ! Quelle inconscience ! Même au cimetière, nous n’avions pas de larmes.

Pour améliorer le confort, Maman élève des nourrissons. Seize enfants en tout.
Il y a eu Gnognole, fils d’un coiffeur à Paris, très espiègle. Son père confectionne pour Maman un sous-verre : un bouquet de fleurs fait avec les cheveux de trois personnes. Je l’ai encore. C’est superbe !

J’ai aussi un carton perforé, avec du canevas, que Maman avait brodé. Je crois bien que si on touchait au cadre, il s’effriterait.
Elle avait marqué son service de table damassé avec de grosses lettres rouges au milieu. Charlotte l’a usé…
Je crois que j’ai toujours vu ces gens-là occupés.

Grand’Mère aussi avait élevé des nourrissons, puisqu’il y avait eu Pauline Tremblay.
Pauline Tremblay était la maîtresse de quelqu’un de huppé, une femme entretenue disait-on. Jolie, gaie, spirituelle. Maman l’aimait comme une sœur. Elle meurt très jeune. Et c’est Maman qui élève sa fille Simone.
Elle avait gardé une statuette en terre glaise, avec un grand chapeau, une traîne, de la fourrure. Son effigie ?
Ma grand’mère conservait aussi des pipes en écume de son mari. On a joué avec, on a tout cassé !

Mon grand-père meurt jeune. Il est carrier, et le grès est sans pardon.
Il lui arrivait de boire un petit coup. Une fois, ma grand’mère boude et ne lui fait plus à manger. Au bout de trois semaines, il se fait cuire une tranche de foie et met la demi-livre de beurre dans la poêle. Elle s’exclame :
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Mon grand-père :
« Je voulais que tu me causes ! ».

Cet homme avait blanchi très tôt. Charles aussi. Des cheveux blancs, tout le monde en a ! Mais nos cheveux blancs précoces nous viennent de mon grand-père.

J’ai du bonheur à dire tout ça ! C’était la tendresse, le respect des autres ! Que de l’amour….

Le Dimanche, à quatre heures, les hommes vont au café, jouer au billard ou aux cartes. Le billard, c’est chacun son tour. Je ne sais pas ce que c’est, mais au milieu, il y a un petit support en bois avec quelques pièces. Faut-il le faire tomber, ou pas ?
A sept heures, pas rentré ! « Va chercher ton père, qu’on mange ! »
C’est l’enthousiasme ! La patronne nous donne une grenadine, il y a partout de la fumée et on parle fort ! C’est là que j’ai vu des hommes boire une absinthe : posée sur un verre, une cuiller allongée, perforée, le sucre fond. Que c’était beau !

Il y a bien sûr beaucoup d’épidémies à l’époque : rougeole, rubéole, angines etc… Maman sait nous soigner : au lit, avoir très chaud, de la tisane, de la bourdaine, ça fait sortir les boutons et il faut transpirer. Moi, je n’ai jamais pu ! C’est encore pareil aujourd’hui : si j’ai chaud, je ne transpire pas.
Pour les angines, des bâtons de 20 cm environ, aux bouts enrobés d’ouate – on n’a jamais dit « coton hydrophile ! » - trempés dans du collutoire, et elle nous badigeonne la gorge. On ne connaît pas l’aspirine, mais j’ai vu des cachets grands comme des pièces de 2 francs qui se dissolvent. Que contiennent-ils ?

Une année, mais beaucoup plus tard, Papa va à la chasse, (d’où lui venait ce fusil ?) avec un ami, Maurice Leblanc. Chasseur malchanceux, Papa reçoit une décharge à la taille. Il portait une grosse ceinture de cuir et les plus mauvais plombs ont été arrêtés là. Rien de vital n’a été touché. Il a toujours dit que la bretelle de son fusil s’était prise dans un bouton de sa veste. Il paie le docteur et tout ce qui s’en est suivi. Tout s’arrange à l’amiable. Papa arrête de travailler quelques jours, mais il est bon ouvrier et on lui paie son mois.
Un des fils Perrot, Albert, vient voir Papa. Nous sommes dans la chambre et Maman veut m’emmener. « Viens, je vais te débarbouiller. » Résistance. « Tu l’as déjà fait hier ! ». Et ils rient tous les trois ! Pas moi !

Pour faire les oreilles, c’est toujours un bout d’allumette et le coin de la serviette de toilette qui servent.

Je me souviens qu’un soir (j’ai sept ou huit ans) Papa rentre de travailler et je n’arrête pas de parler. Je reçois un coup de casquette sur la tête ! Que m’arrive-t-il ? Papa a fait ça pour me faire taire… Il a eu bien plus de peine que moi…


La lessive :
On fait bouillir le linge blanc dans une lessiveuse, mais il faut aller au lavoir. Le fagot de couleurs est mis après sur le dessus, le cabas devant. Pour garder la place au lavoir, Papa va le matin à cinq heures mettre un vieux cabas. Il y a la pierre plate, la pierre fendue, celle qui fait des bosses et les autres… Ne jamais prendre la place des vraies lavandières, c’est leur domaine ! Et tu trouverais ton cabas à l’autre bout….
Pour les taches rebelles, on a dilué de l’eau de javel dans une bouteille, et fait une fente au bouchon. On n’arrose que la tache. Une fois, l’épicière de chez Belorget, vêtue d’une belle robe verte, débouche complaisamment son litre et….. éclaboussures, la robe est fichue !
L’hiver, Papa va au devant de Maman pour l’aider à rouler la brouette. Avec l’eau froide, on attrape l’onglée….

Lavoir du Coule-d’eau
On va au lait chez Perrot, un litre et demi. On y va aussi pour ma tante, mais dans une autre ferme, un demi-litre. Mais il lui en manque toujours un peu : en revenant, on boit du lait tout chaud qui vient d’être trait… Après, elle a trouvé la parade : une bouteille d’un demi-litre tout juste ! On ne peut jamais rien faire !! Je ne pourrais plus boire du lait chaud maintenant.

Sur la place du marché, il y a deux épiciers : Porquet et une autre Lucie Barbary. Maman veut qu’on aille chez Porquet : c’est moins cher. Mais, chez Barbary, elle nous donnait un bonbon…..

On va au marché le Jeudi, pour la chicorée, le café et peut-être la lessive. Pour quatre paquets de café (un par semaine) on a, en prime, une assiette à dessert, et pour douze, on a le plat à gâteau. Charlotte en avait conservé quelques-unes, et j’ai encore le service complet dont nous nous servons le Dimanche et où Myriam a son assiette personnelle.

Maman élève des lapins et quelques poules. On arrive à en vendre au marché le Jeudi. On les met dans un grand panier, recouvert d’un sac attaché autour par une ficelle. Les volaillers proposent des prix dérisoires et il faut marchander… Au bout d’un moment, vendeuses ou acheteuses cèdent… Ca dépend de la température. Les halles de Milly, quels courants d’air !

Sur la route d’Oncy, dans le jardin entouré de treillage, nous avons quatre arbres fruitiers : un poirier, poires de curé, qu’on cueille à l’automne et qu’on met au grenier, étalées sur la paille pour mûrir, de la bonne pomme verte, mais laquelle ? et de la pomme de fer, longue à mûrir aussi. Il faut bien calfeutrer la porte du grenier contre le gel. Nous avons aussi un prunier, de la bonne prune noire, un arbre énorme.
Que faire de tout ça ? On en donne aux voisins, bien sûr, mais c’est la guerre, et des zouaves bivouaquent à Milly. Maman vend ses prunes aux zouaves. C’est dans leurs chéchias qu’ils les emportent. Elle les vend par quarteron, vingt-cinq prunes, mais si elles sont petites, on en met vingt-sept ou vingt-huit. Un jour qu’il pleut, c’est un zouave qui abrite Maman sous son grand capuchon bleu, pour que personne ne rate la vente. Pas de pièges ni de malices, on rit, c’est tout !

Pour le beurre, c’est un fermier qui l’apporte, par demi-livre, sorti d’un moule qui avait, au fond, des fleurs sur une tige. C’est grand comme une assiette à dessert et enveloppé dans deux grandes feuilles de vigne.

Le fromage s’achète chez le fromager : trois choix, du Brie, du Melun et du fromage affiné qui n’est pas encore fait, avec du foin dessus. On met un peu de lait sur le dessus pour qu’il termine sa maturation. Chez le marchand, ils sont posés sur de petits paillons. On soulève un peu la croûte avec un couteau et on goûte le fromage, qu’on achète par quart.
C’est pour Papa ! Nous, on n’aime pas ça. On mange un fruit, de ceux que nous récoltons. Il n’y en a pas toute l’année, mais nous n’avons jamais souffert, ni même pensé que nous pouvions souffrir de la faim.
Les petits agriculteurs vendent un peu de leurs fruits : des bigarreaux, d’une ferme de la route de Moigny, des pommes de reinette grises. Que c’était bon !

Tous les Dimanches, et même si notre four n’est pas très bon, on a une crème au chocolat express ou des œufs à la neige, confectionnés par Maman ou ma tante. Il y a aussi la saison des crêpes, et le Mardi-Gras, on fait des beignets, avec une pâte assez épaisse où on trempe des lamelles de pomme qu’on jette ensuite dans l’huile. On en fait pour plusieurs jours et on les met dans un grand panier avec un torchon bien blanc au fond. On n’a pas de sucre en poudre, mais le sucre cristallisé écrasé en roulant une bouteille dessus fait très bien l’affaire !

Que ces gens travaillaient !
Pour nous, bonheur et insouciance !

Interrogation :

Je viens de somnoler un peu. Je me dis : quand commence vraiment la vie ?

Dès la naissance ? A l’adolescence ? Quand on quitte ses parents ?

Dans la famille que l’on crée ?

Son mari, ses enfants, son propre sang…

Nous les avons élevés, sans partialité, sans préférence…
L’émerveillement, c’est le premier bébé, que votre père n’ose pas prendre dans ses bras… « J’ai peur de lui faire mal ! »

Je ne sais pas. Votre père a été ma force. Quand il nous quitte en 1980, j’ai été amputée. Il me prend tout à ce moment-là, et je ne suis jamais retournée sur la tombe de mes parents. C’était fini.

J’ai survécu.

Aujourd’hui, j’ai 90 ans. Nous avons perdu Jacques. Il nous manque, à tous.

Après avoir survécu, je revis, si entourée par vous tous. J’ai retrouvé une joie de vivre de vous sentir autour de moi.

On n’est pas toujours du même avis, mais on s’adore tous.

Mes chéris, quand vous lirez ça, j’aurai fait mon grand voyage. Je vous aurai quittés, mais j’aurai rejoint votre père, et ce sera votre réconfort.

Je vous aime tant. Je vous l’ai dit bien des fois, je vous le dis encore.

Dans les champs :

Papa part de chez Perrot et décide de louer du terrain et de faire des plantes médicinales. Pensée sauvage, menthe, mélisse, belladone, datura, roses trémières, camomille.

J’ai onze ans. Je vais dans les champs.

La menthe poivrée, la meilleure, se plante en Novembre, avec une houe plus large qu’une pioche. On fait une grande rigole, on y met le plant et du fumier. Il fait froid. Maman met le plant bien allongé, et moi, le fumier par poignées. C’est dans un panier et c’est chaud.
J’ai souvent tiré une herse à bras, avec Papa, d’un pas assez lourd. Maman n’est pas assez forte. Charles, dans la menuiserie, installe des claies. Quand on coupe toutes les plantes, il faut étaler, ouvrir et fermer les greniers tous les jours. Séchées, emballées dans une toile, on vend à Melun, chez Vernin.
J’ai vu dans le journal que ça ferme cette année !


Charles Dézert
Il y a des années de pluie où ça pourrit au lieu de sécher.
Après, Darbonne installera une distillerie et on vendra « en vert ». Le rapport sera moindre…

On va couper très tôt le matin, dès six heures. Je mange comme Papa, un œuf sur le plat. Au retour, vers neuf heures, je déjeune encore, mon café au lait. On s’aimait tant !

Quand j’aurai quinze ou seize ans, on m’achètera une bicyclette d’occasion.

C’est moi qui reviens, à dix heures, préparer le déjeuner. J’ai su faire le ragoût de veau très tôt ! Papa et Maman rentrent à midi. Charlotte, qui refuse de travailler dans les champs, va dans une fabrique de lainages.
On fait des tricots pour les soldats, et des bonnets, faits par morceaux. Pour certaines laines, on gratte avec des chardons, comme du mohair, bleu, vert foncé, et il faut monter les chandails : c’est pour les soldats.

On fait aussi des gants, tricotés au crochet. Maman fait les côtes du poignet et moi, je fais la paume, le dessus et le pouce. Charlotte, plus habile, fait les doigts.

On a aussi cultivé la menthe dite poivrée. Rien à voir avec la menthe anglaise ! Si par hasard il y a une pousse, il faut la retirer. C’est comme du chiendent. Ca ne vaut rien ! On se sert de la menthe pour faire certains médicaments, du dentifrice. La mélisse est plus fragile. Il faut aussi sécher la plante. On en fait de l’eau de mélisse et je ne sais quoi. La pensée sauvage doit être un dépuratif. On abandonne la camomille : utilisée pour les gargarismes et les maux de gorge, elle rapporte peu. Les roses trémières aussi…. La fleur est si légère quand elle est sèche… La belladone, c’est un poison. Il faut la couper en lamelles, la sécher, émonder et ne pas se toucher les yeux ! Le datura est toxique. Ça pousse très haut, plus d’un mètre, et ça dilate les pupilles !

C’est un métier ! On en apprend des choses, à la campagne !

On récolte deux sortes de pommes de terre : la rouge pour les ragoûts, la blanche, la mondiale, plus productive, pour les soupes, les purées.
Tout est entreposé dans la cave, dans un coin. Une partie avec du sable blanc, et en rangs très serrés. La scarole, avec son pied est replantée et résiste longtemps. Il y a des céleris à côtes. Je n’aimais pas ça. On a entreposé aussi des navets. Les carottes sont mises en jauge, recouvertes de terre, de feuilles et de toile de jute. Au mois de Juillet, le soir, Charles se dépêche : il faut accrocher les guirlandes dans le second grenier, très haut sous les tuiles. Il est adroit et sans peur. Pendant ce temps-là, Edmond rentre, se fait cuire un œuf ou deux, et va… butiner dirais-je.

A l’adolescence, on va au bal. Il y a deux salles ouvertes le Dimanche, de 16 à 19 heures 30. On a des talons hauts déjà, chaussures vernies noires, avec de grosses boucles Richelieu. Il y a une période où la mode est aux chaussures très pointues, toujours noires. L’été, on avait des sandales blanches. J’en ai eu de belles, en toile, et Papa voulait qu’on passe de l’huile sur l’épaisseur de la semelle. C’était le fin du fin !

Que ces braves parents nous ont aimés….

Papa, travaillant beaucoup de ses mains, a des gerçures et se frotte avec du suif. Un jour qu’il se coupe, il se frotte de la même façon. Il fait un abcès au pouce, un phlegmon. Il souffre. Le docteur Laffont vient. Il faut ouvrir et gratter l’os. Il met à Papa un mouchoir chloroformé, et nous prévient : « Il est inconscient mais il va crier ! » Ce sont alors des cris de souffrance, et nous, on pleure si fort… On est aguerri de bonne heure…

Emmanuel Dézert
Boulevard de l’Est, où nous habitons après, il n’y a pas d’écoulement d’eau, ça coule dans le jardin dans une chaudière en fonte qu’il faut vider bien des fois. Pour l’eau de vaisselle, on va carrément dehors. L’hiver, ça gèle. Papa finit par faire un puisard. Les eaux sales ne se jettent pas sur le terrain (mauvais engrais). Il n’y a pas non plus de toilettes. Papa fait une cabane dans le jardin, un siège en bois, de la toile goudronnée et une chaudière enterrée, qu’il faut vider aussi dans un coin très spécial au fond du jardin. C’est très lourd et quand Papa nous quitte, c’est moi qui le fais : tant de gens allaient venir….

Il meurt à soixante-trois ans, le 24 Décembre 1931, usé comme un vieillard de cent ans. Nous sommes à Fontainebleau, dans cette épicerie rue des Pins. Charles vient me chercher, avec Edmond. Nous sommes tous les deux à la portière : il fait un brouillard terrible. C’est votre père qui garde les deux aînés. Son grand souci : « Que va-t-elle devenir ? ».

Nous n’avons pas de vêtements noirs. On vient de se tricoter des pulls bleu turquoise. On les teint, avec des paquets achetés chez le marchand de couleurs. Il faut que ça « bouille » et on remue avec un bâton. Nos jupes aussi. Mais le tissu se casse, c’est irrémédiable. On met des jupes bleu marine. On est tellement frappé : ces moments-là restent gravés.

Maman meurt plus tard, en 1945. On est vêtu de noir de la tête aux pieds, chapeaux, grands voiles de crêpe… La famille est en rang. Les gens viennent nombreux nous serrer la main, souvent en couple, avec des mines compatissantes, et toujours le chapeau ! Il y en a de si démodés… Surtout ceux en crêpe… Des bien jaunis… D’autres de biais, c’est mieux ! On se regarde avec Charlotte : on éclate de rire !


Juliette Hamelin, épouse d’Emmanuel Dézert
 J’ai vu une fois aussi, au cimetière, à Milly, une famille qui enterre un des siens. Trois frères se disputent l’héritage, et en viennent aux mains. Nous, on attend pour leur serrer la main…

Pendant la guerre, on achète le Petit Parisien. C’est un quotidien. Chaque jour, un épisode du feuilleton, dans le bas d’une page. Les mystères de Paris !

Maman est en train de faire quelque chose ? Elle laisse tout en plan et lit son feuilleton !

Ma tante a l’habitude de faire une visite tous les matins. C’est là qu’elle trouve la cuisine en train d’être balayée, ou la pluche des légumes à l’abandon. Elle finit par ne plus s’étonner, ne dit mot, ramasse la poussière, ou finit l’épluchage…. D’ailleurs, quand Maman balaie, elle laisse souvent son tas de poussière et dit : « Je ramasserai tout à l’heure ! »

Quand paraît la photo des généraux avec un support cartonné, Maman et Charlotte la collent sur un carton plus grand. On l’installe sur le mur de la cuisine, à bonne hauteur. On ne doit pas avoir de punaises. On a sans doute pris des petits clous. Il y a Joffre, Foch, Pétain, Franchet d’Espérey, Galliéni, Maunoury et sûrement d’autres moins connus… Après, on l’a décorée avec de la paille cousue par trois ou quatre brins coupés en biseau, un peu comme la glace en bambou qu’on avait dans la cuisine.

Papa a peu de temps pour lire. Il lit le midi, en mangeant, son journal collé à son verre. Il faut que nous parlions peu… Maman est indulgente, elle comprend tout.

Nous, on a « Fillette » toutes les semaines, les garçons « le Bon Point ».
Que n’a-t-on gardé tout ça !!!

Nous avons eu, étant jeunes filles, de belles toilettes. On va à des mariages. Quand Charles se marie (mais, ce n’est pas Charles… Alors qui ? ) on fait pour Charlotte une robe dans le voile de première communion. On ajoute un fond de robe bleu. Il n’y en a pas pour deux ! On achète donc du tissu beige pour moi, deux petits volants sur les hanches, un ourlet perlé et voilà !

Je n’avais sûrement pas peur d’être large à cette époque ! Pourtant, on se pèse ! Sur la bascule du grenier, qui sert pour la menthe emballée. Il y a aussi une romaine, pour peser les lapins à la vente. C’est à levier, et c’est lourd à bout de bras !

Pour le mariage de Jeanne Delapierre, nous avons eu des robes bleues turquoise, et sur toute la jupe, un tulle de même couleur, parsemé de pétales. Une capeline en velours et plumes sur le côté. Que c’était beau ! C’est la couturière, Madame Trubert (qui a des ouvrières), qui va à Paris faire les achats, souvent aux Galeries Lafayette.

Mariage de Jeanne Delapierre
Il existe aussi le magasin Dufayel, qui vend à crédit. Un encaisseur passe. On lui verse deux ou trois francs par semaine. C’est là qu’on achète le linge de trousseau. Il faut douze draps, deux douzaines de serviettes de toilette en nid d’abeille. Pour les torchons, on achète de la toile métis, onze mètres par douze, et on ourle tout à la main. Il y a aussi des draps avec couture au milieu pour le dessous. Le surjet est cousu à la main et quand le milieu est usé, on découd et on change de lé. On met aussi des pièces. Il n’y a aucune aide pour les familles nombreuses… On apprend à coudre jeune. L’hiver, Maman nous met le Jeudi après-midi, chez une couturière qui raccommode pour le monde. C’est Judith Desrues, l’aînée d’une famille nombreuse. On y apprend à faire de beaux ourlets, une pièce en carré, des jours, des boutonnières, des brides, du surjet, des coutures rabattues.

On avait aussi appris les rudiments à l’école, coton rouge sur coton blanc ! Tout se voit ! Ma première couture d’école est un canevas.
On fait des pelotes à aiguilles, quinze au carré, ou dix-huit, des carrés de toutes les couleurs. Il faut acheter de la satinette grenat, la maîtresse fait un sac de même taille rempli de son et coud autour un cordonnet avec des boucles dans les coins. C’est exposé aux prix. On en offre à mademoiselle Devenne, vieille demoiselle catholique où ma tante Nana fait le ménage. Nous allons dans une école privée et il faut payer l’étude du soir. A la fin du mois, nous allons porter la note chez Mademoiselle Devenne. C’est elle qui « offre » l’étude…. Nous pensons que c’est tout naturel….

Ma tante fait le ménage chez d’autres personnes. On l’accuse d’avoir volé de l’argent dans une enveloppe. Elle est affolée ! Elle est bien incapable d’une chose pareille ! Au bout de 48 heures, les gens retrouvent leur argent, et ils viennent s’excuser, mais elle n’a plus voulu y retourner. Elle y faisait trois heures de repassage.

Un jour, l’encaisseur de chez Dufayel demande à Maman de lui coudre un bouton à sa braguette. Il est très gêné… Il a quel âge ? Bien 60 ans ! Il est sans arrière-pensée. Nous les filles, on est là, mais Papa se montrait très jaloux. Il y a eu bien des histoires, mais je ne veux pas en parler. C’était un travers. Nous étions son bien, à cet homme, avec tout le travail qu’il faisait. C’est un péché capital, la jalousie, mais il existe aussi la rémission des péchés et moi, je l’absous.

A 16 ans, on va au bal en ville, l’après-midi, mais il y a aussi deux cafés au bout du pays, cafés où il faut consommer. L’un n’est pas bien fréquenté. Là, c’est défendu pour nous. Quand nous sommes fiancés, votre père a le droit de m’emmener et on prend un punch… Pourtant, je ne bois plus de rhum….

A la fête de la Saint Pierre à Milly, il est monté une tente et des planchers. Le garçon qui emmène une jeune fille lui paie son entrée. Il y a aussi le bal de la Sainte Cécile, fête des musiciens et la Sainte Barbe, bal des pompiers. Papa étant musicien, on va au bal jusqu’à quatre ou cinq heures du matin. Les pompiers de Milly sont tous bénévoles, et ceux qui sont âgés usent de la bouteille. Ça ne plaît pas à Papa !


Dans ces cafés où il y a une salle de bal, il y a deux entr’actes. Il faut alors consommer et des amateurs chantent. Charles a des chansons bien grivoises… Mais nous sommes trop préservées, et ne comprenons pas tout ! Tout le monde reprend quand même la ritournelle…

Une fois, Charlotte, 18 ans, chante « Du gris que l’on prend dans ses doigts ». Papa est vexé ! Pourtant, ce n’est pas laid !

Il chante beaucoup en société, mais quand il a oublié, c’est Maman qui souffle, comme pour Robert Lamoureux !

Il chante « A mon petit moulin ». Il lui faut une assiette, et avec un couteau pointu, il la fait tourner avec des petits coups de serviette.
Elle est bien grivoise, cette chanson !

« Revenez-y toutes, jeunes filles,
Moudre à mon petit moulin,
Car il est bien entrain.
Allez dire à la ville
Que le meunier moud bien.
Sur un sac de grain …. » Etc….

Il a une autre chanson :

« J’ai donné mes beaux jours un moment de folie,
Je m’en mords bien les doigts,
Je suis mal marié !
Ah, laissez-moi pleurer. »

Maman n’est pas contente, mais tout le monde sait que ce n’est pas vrai !

Et puis Charlotte ne veut plus rester à Milly. Elle veut aller travailler à Paris. Madame Thibaud, une amie de Maman, lui trouve une place chez un marchand de légumes cuits et crus. Il faut se lever à cinq heures, laver les légumes à l’eau froide avant de les faire cuire, et faire l’étalage. Elle commence en hiver. Elles sont quatre, bien nourries, bien couchées… Elle quitte vite son emploi et revient à Milly dans une petite entreprise de tricots, chez Berteleau, cette fois. Nous y allons aussi, Maman et moi. A un moment, la patronne ne peut plus nous payer, et donne à Maman une garniture de cheminée : une pendule en marbre et deux candélabres. C’est très beau. Quand Maman nous quitte, Charlotte prend tout ça. A qui les a-t-elle donnés ?

Maman aime beaucoup les photos, nouveaux-nés, communiants, mariages. Les groupes, les mariés, tout est encadré et mis au mur de la chambre !

La tante Elvire, sœur de Papa, a deux fils, Emile et Lucien, plus âgés que nous. Lucien nous aime bien, et quand on va à Noisy, on est vraiment « les petites cousines ». Une année, on va au bal, sûrement en vélo, le jour du Mardi-Gras. La tante Elvire trouve beaucoup de jupes et de jupons à volants ! On arrive à se déguiser ! on n’est pas difficile ! Et on porte un loup ! On s’amusait beaucoup, avec honnêteté. Quel entrain !

La tante Elvire et Papa, orphelins assez tôt, s’aiment beaucoup. Avec son mari, ils viennent à Milly souvent, s’invitent à manger, sans payer leur écot. Maman se fâche ! Avec quel argent ? Après, ils viennent moins.

J’ai oublié de dire qu’à l’école, on fait de petites fêtes, chansons, et comédies. Chacune dit une phrase. On répète. Quelle joie d’être comédienne ! Une année, c’est la guerre, et il y a sur l’estrade des tombes, des croix de bois, des monticules de terre. On n’est pas triste ! C’est un jeu ! Puis, c’est la fin de la guerre ! Et je dois trouver, derrière une tombe, un drapeau tricolore que je déploie avec fierté. C’est le premier rôle, la récompense de l’année !

A la distribution des prix, offerts par des notables et la municipalité, de beaux volumes. Une année, j’ai un prix et le prix de camaraderie. Il y en a seulement un ! On me met une couronne avec une feuille verte. La première a une feuille verte et une feuille d’or. C’est beau ! Et c’est aussi un péché d’orgueil, mais on est très fier ! Papa est tout au fond de la salle, avec un groupe d’hommes. Voir, traverser la salle pleine de rangées, aller embrasser son père ! Lequel est le plus heureux, devinez ? Les deux !

Quels mérites avaient ces enseignants ! Tout faire !

Après, avec mes enfants, j’ai connu ça : tout le monde travaille, avec chaleur, droiture…

Mes enfants chéris, je suis pleine de fierté. Vous êtes comme ça.

A cette époque, et aujourd’hui, je suis contente de moi !

Simone Dézert épouse Beauvais
Mardi 25 Novembre 1997

Ce récit est une émouvante déclaration d’amour d’une femme à sa famille, je remercie Madame Myriam Beauvais de nous le faire partager. Si vous souhaitez contacter Madame Beauvais, n’hésitez pas à lui laisser un commentaire sur ce blog ou de lui adresser un message à l’adresse : myriambeauvais@neuf.fr

E.G.

jeudi 20 janvier 2011

2011 : Une année riche en évènement pour l’Association Philatélique et Cartophile de Milly-la-Forêt

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Du 26 au 27 Février 2011 - FETE DU TIMBRE


Milly-la-Forêt fait partie des 108 villes participantes.
À l'Office du Tourisme, un bureau de poste temporaire "Premier jour" vendra les timbres et les créations philatéliques que La Poste émet à cette occasion. Un tirage au sort gratuit sera proposé toutes les heures à tous les visiteurs avec des chèques cadeaux d’un montant de 30 €. À partir des bulletins gagnants, un tirage au sort national permettra de gagner 10 appareils photos numériques d’une valeur unitaire de 1 000 €.
Ce week-end permettra de découvrir le thème de la TERRE sur les timbres et toutes les créations philatéliques. Une collection brésilienne sur les productions de la terre (écrite en français) sera présentée.
Cette année, La Poste réalise pour la première fois un Collector spécial avec 10 timbres illustrés par des fleurs. Cinq d’entre eux sont des « timbres à planter » avec des graines issues de variétés utiles à l’écosystème : coquelicot, basilic, anthémis, arbre à papillons et lavande.
À cette innovation, viendra s’ajouter un bloc feuillet gaufré et recto-verso, avec un timbre fraise « rubis » et son alléchante odeur... La Marianne, prendra aussi les couleurs de la terre !

Du 11 au 17 Mars 2011 - L'EPOPEE D'UN BEL OISEAU BLANC

Exposition philatélique sur les lettres des vols inauguraux et commerciaux de Concorde.
Bureau temporaire le vendredi 11 mars de 14h à 18h avec cachet illustré original.
Ouverte de 14h à 17h (fermé lundi 14 et mardi 15)
Espace culturel Paul Bédu - 8bis rue Farnault (Face à la Mairie)

Jusqu’au 10 mai 2011 – CONCOUR D’ART POSTAL

A l’occasion du 15e Marché de l’Herboriste de Milly-la-Forêt, l’APCME organise un concours d’Art Postal ou « mail art » sur le thème « La flore de nos campagnes ». La technique et le format sont libres (peintures, dessins, gravures, photos, collages et autres). Tout est donc permis (créations à plats, en relief, et en volume) dans la limite des règlements de la Poste. Pour participer au concours, il suffit de remplir le bulletin de participation et de l’envoyer par voie postale avant le 10 mai 2010.

Les ouevres d’art envoyés par les participants seront exposés à Milly-la-Forêt, lors du 15e Marché de l’Herboriste les 4 et 5 juin 2011

Vous trouverez le règlement complet ainsi que le bulletin de participation sur le site Internet de l’Association Philatélique et Cartophile de Milly-la-Forêt et Environs.

samedi 15 janvier 2011

Pierre-André de Wisches


Pierre-André de Wisches dans son atelier en 1988
 Né en 1909, aux confins de la Lorraine, dans les Vosges annexées, Pierre-André de Wisches conserve de sa petite enfance, les souvenirs de longues marches dans les forêts profondes de l'Est. Son père, poète, artiste, inventeur et philosophe, transmet à son fils le grand livre de la nature, et lui enseigne que tout est régi par un système de compensation, si bien que, ce qui est mauvais apporte aussi des bienfaits. Cette image d'un père merveilleux, Pierre-André de Wisches la gardera en mémoire. Dès son jeune âge en Suisse, sa tante, artiste peintre, l'initie à la peinture et à l'amour de l'art. Désormais, il se plaît à peindre en accentuant plutôt ses perceptions intérieures, une sorte d'exubérance poétique. Plus tard, il envisage de renoncer à poursuivre ses études universitaires pour faire ses académies à Paris. Sa rencontre avec Pierre Bonnard, peintre adepte du groupe des Nabis, son approche insolite et remarquable de son coloris, lui valut d'être l'un des précurseurs de l'art moderne. Influencé par cette rencontre, il s'attarde en particulier à déployer les formes, tout en les épurant de leurs contenus, dévoilant ainsi, une réalité désormais détachée de son réalisme chromatique et objective, afin de l'imprégner d'émotions et de sentiments profonds. Empreinte de lyrisme et de spontanéité, sans néanmoins oublier la présence de la femme qui devient en quelque sorte, une apothéose à la nature, l'œuvre ainsi manifestée permet de déceler quelque chose de troublant. Naissance du subconscientisme de Wisches parle :




« C'était en 1965, j'étais seul dans l'atelier de ma vieille ferme à l'orée des bois, près de Milly-la-Forêt, il faisait froid et j'étais accablé par des soucis de tous ordres, mon marchand américain me réclamait avec insistance des toiles, et je préparais une exposition pour Katia Granoff. J'avais travaillé tout le jour sans résultat ; vers le soir, j'eus l'impression de m'être endormi et de me réveiller devant une toile à demi inconnue où apparaissait un visage de femme à l'expression étrange. Je n'avais aucun souvenir d'avoir peint ce visage. C'était comme si une autre personne avait fait cette partie de la toile. J'étais exalté par cette vision nouvelle et inattendue. Fièvreusement, je tentais de recommencer, je pensais d'abord que la concentration sur les couleurs ; mon état psychique, ou bien peut-être le froid, la solitude, avaient provoqué cette image. J'avais terminé ma toile et elle m'envoûtait avec son expression venue d'ailleurs. Je me suis remis à peindre avec frénésie et jours après jours, nuits après nuits, mais la toile restait simplement figurative. Depuis quelque temps, je connaissais un étrange personnage qui vivait dans les bois. Adepte du yoga et philosophe, il me guida à la découverte du Zen qui permet de faire le vide en soi. Ce fut une libération, car en faisant le vide en moi, progressivement je libérais mon subconscient. Je venais d'entrer dans le monde magique du subconscientisme. »



Trois ans plus tard, après avoir beaucoup travaillé ; toujours chez Katia Granoff, une exposition qui a pour titre Subconscientisme se tient place Beauvau. Le succès est grand. Les œuvres, selon ce qu'écrit Sam Aberg, "étaient d'une saisissante beauté. De Wisches, ne cesse de séduire son public, par ses ballets chromatiques qui sont une fête pour la vue. Au cours de cette soirée, Katia Granoff lance son dernier recueil de poèmes. Toute l'académie est là. Et, devant cette exposition captivante, Maurice Genevoix s'enthousiasme : - Quel bonheur vous avez de rêver vos toiles !... dit-il à l'artiste."



Pierre-André de Wisches, inlassablement, va poursuivre sa recherche de l'expression exclusivement subconscientiste. Dans son atelier de la "Boisserande" près de Milly-la-Fotêt, puis plus tard dans celui de sa propriété languedocienne, près de Montpellier, il ne cessera de perfectionner les moyens intellectuels et techniques nécessaires à l'accomplissement de son œuvre créatrice. De jeunes peintres, tels Rutvanowska ; Desourdy ; Magraner ; auront le privilège de devenir ses disciples, et s'imprègneront à leur tour du subconscientisme dont ils peuvent se reclamer héritiers. Jusqu'au début des années 90, De Wisches exposera dans de nombreuses galeries de renommée internationale ; mais c'est chez Katia Granoff, avec laquelle il s'était lié d'amitié, qu'il trouvera, jusqu'à la dernière exposition vers le milieu des années 70, un réel bonheur de présenter ses œuvres. Créateur très exigeant, écartant toutes les autres, le peintre n'a conservé de ses œuvres que celles qui étaient à ses yeux purement subconscientistes et dont le sujet, dans toutes ses formes, pouvait favorablement se révéler, parfois de façon obsédante, à l'être humain. Le peintre s'est éteint le 26 septembre 1997 à Abano Terme en Italie.



Bibliographie

Sam Aberg, P.A. de Wisches, génie visionnaire de l'art = P.A. de Wisches, a visionary genius of art.
Laval [Québec] : Éditions Renaissance, c1990. ISBN: 298007327X

Sources : Wikipédia

Je remercie Claude Herblot pour nous avoir fait découvrir cet artiste.

samedi 4 décembre 2010

Jean-Charles

De son vrai nom Jean Louis Marcel Charles, Jean Charles est né le 2 décembre 1922 à Saint-Aulaye (Dordogne).


Fils de marchand de biens, il fut professeur, surveillant, speaker à la radio, employé de comptoir en Afrique Noire, commissaire de bord sur un bateau-usine, garçon de course à l'ONU (1942-51), journaliste (1952), puis écrivain", résumait-il dans le Who's Who France. A la rubrique "sport favori", il avait mis "sieste", jugé pas assez sérieux, il n'a donc subsisté que la mention "tennis de table", dont il était grand amateur et de haut niveau.

Il écrivit d'abord Les Perles du facteur (1959), mais c'est La Foire aux cancres qui le consacra en 1962. "La Foire aux cancres a été tiré à plus d'un million d'exemplaires, deux millions avec les traductions (en une vingtaine de langues), en chinois, en japonais... sauf en anglais. Les Anglais n'en ont pas voulu", a déclaré à l'AFP Jehanne Jean-Charles, son épouse et elle même auteur.

"Il l'avait rédigé comme un pamphlet contre l'enseignement, contre ce programme scolaire très inadapté, mais l'ouvrage a eu un tel succès et fait tellement rire que c'est totalement passé inaperçu. Un seul l'avait compris, Jean Cocteau", se souvient-elle.

"Jean Cocteau lui avait écrit : « l'admirable, c'est ce programme que vous avez dénoncé et qui est toujours d'actualité », et il lui avait dit qu'il avait su discerner la poésie chez les enfants".

Parmi les perles de "La Foire aux cancres" : "L'Australie est située aux antilopes de la France", "Les trois grandes époques de l'humanité sont l'âge de la pierre, l'âge du bronze et l'âge de la retraite", "Principe d'Archimède : tout corps plongé dans un liquide en ressort mouillé".


Après "La Foire aux cancres", il produisit de nombreux recueils de "perles" et autre variantes dans le registre de l'humour : Foire aux assurances, aux antiquités, Vingt cancres après, Le rire c'est la santé, ainsi que "Meurtres sur carte postale", un policier, et "Phama, prix Goncourt", un roman.

Parmi ses derniers ouvrages, "Pièges et malices du savoir-vivre" (1994), "Ou est donc ma femme" (1999) et "Vive le Lot". Il avait pratiquement achevé "Vive les centenaires".

Jean Charles, grand collectionneur de cartes postales, a habité plus de vingt ans à la Cancrerie à Oncy sur Ecole.


Jean Charles est décédé à Cahors le 21 juin 2003.

La rue du Roussay à Milly le Forêt


Cette rue qui passe devant le château du même nom est l’ancien grand chemin de Maisse à Milly.

A gauche de l’avenue existait une mare et au coin du parc, à la rue Pachau, se trouvait un pont dit « Pont de la Loquette » sous lequel passait le « ru du Roussay » qui longeait les murs du parc. Dans la partie aujourd’hui englobée dans le Roussay se dressait au sommet d’une éminence de terre la « Croix Boissy » qui fut démolie le 27 Pluviôse an II, à « l’exception de trois emmanchures qui soutiennent la colonne ». Il ne reste aujourd’hui qu’un piédestal sculpté sur les quatre faces, d’animaux symboliques, art barbare, du commencement du XIe siècle. C’est certainement le piédestal le plus ancien de la région. Les processions s’y arrêtaient ainsi que les enterrements lorsque le service se faisait à bras.

Le château du Roussay est une construction moderne édifiée sur l’emplacement d’un ancien château seigneurial dont le parc fut dessiné par Le Nôtre. Ce château lui-même avait été édifié sur les ruines d’une « villa » romaine. On a d’ailleurs trouvé de nombreuses monnaies et médailles romaines à cet endroit.



L’ancien château s’élevait en bordure de la rue. On entrait par une porte cochère dans une grande cour bordée de bâtiments très importants. Derrière se trouvait un grand parterre qui se terminait sur une pièce d’eau d’où partait une avenue de « 25 pieds de large » qui se continuait jusque dans les bois de Boutigny. Le parc était une petite merveille. Le Roussay était autrefois un fief noble, mouvant de la Baronnie de Milly. Les propriétaires s’appelaient « seigneurs du Roussay ».


Sources : Les Rues de Milly - Promenade historique et archéologique dans Milly-en-Gâtinais par Georges Lasserre (1930).

jeudi 11 novembre 2010

Nouvelles cartes postales de Milly-la-Forêt


Depuis le début du mois de novembre, ces deux nouvelles cartes postales sont vendues au profit de la Paroisse de l'Eglise Notre-Dame de Milly. Ces cartes de collection ont été éditées à 500 exemplaires.



dimanche 7 novembre 2010

L’exposition des cultivateurs herboristes de Milly et le 1er congrès des plantes médicinales des 22 et 29 juillet 1923


M. Chéron, ministre de l’Agriculture, et avec lui beaucoup de bon français, ont dit que le meilleur moyen de triompher de la crise économique résidait dans l’exploitation complète de notre bonne vieille terre.

La terre de France ! N’est-ce pas celle qui, chaque année, sous l’action bienfaisante du soleil printanier, livre à l’homme les plus beaux fruits, les plus belles récoltes, les plus riches moissons ? N’est-ce pas, d’ailleurs, cette situation climatique privilégiée qui lui vaut d’être jalousée, convoitée et assaillie par des voisins au sol ingrat, au climat rude ? Aussi, M. Chéron et tous ceux qui pensent comme lui ont-ils raison de dire et de répéter comme le bon La Fontaine : « Creusez, fouillez, retournez le sol ; il y a dedans l’indépendance économique… ». Or, on sait de quelle heureuse influence serait sur le cours des changes, sur la valeur de notre franc, notre entière indépendance économique !

Cette indépendance, il faut l’obtenir non seulement pour le blé, pour la betterave, pour le beurre, pour tous les aliments, il faut l’obtenir pour tout ce qui est indispensable à la vie ; or, pour modeste qu’il soit, le rôle des plantes médicinales n’ en existe pas moins ; et nous pouvons dire que si, en ce domaine, la France pouvait se suffire, ce serait des dizaines de millions qu’elle parviendrait encore à économiser.

On conçoit dès lors l’importance qu’a prise cette exposition de Milly – la plus riche région de France en plantes médicinales – et l’intérêt qu’y ont porté des savants comme MM. Perrot, Guérin, des économistes et hommes politiques comme MM. Reibel et Colrat, Guesnier, sénateur de Seine-et-Oise, Mollard, sénateur de la Savoie ; Maurice Bouilloux-Lafont, député ; Marcel Bouilloux-Lafont et de Ganay, conseillers généraux.

Leur présence à cette manifestation agricole avait une signification profonde ; elle voulait dire aux agriculteurs-herboristes : « Continuez votre tâche ; augmentez votre production ; faites des élèves ; la science, la chimie vous créeront des débouchés et les pouvoirs publics s’intéresseront à votre sort, puisque en servant vos intérêts, vous servez ceux de la France ! ».

Programme de la Foire des Plantes Médicinales


Vignettes autocollantes 


L’exposition de Milly – qui continue d’aussi brillante façon qu’elle a débuté – est donc une importante expérience, d’une portée dépassant singulièrement les limites de la région ; tous ceux qui en assurèrent le succès, oranisateurs et exposants, auront droit à la reconnaissance du pays quand les résultats heureux apparaîtront.



L’exposition sous la Halle

Milly, dimanche matin, était en fête. Le ciel était bien un peu gris, mais on devinait, sous le brouillard, le gai soleil d’été, prêt à inonder la vallée de l’Ecole de ses ardents rayons.

Aux fenêtres, claquaient les étoffes tricolores ; aux devantures de nombreux magasins, les guirlandes de papier couraient en jolis festons. Beaucoup de monde – et de jolies toilettes – par les rues ; des automobiles et des bicyclettes en masse ; par le C.G.B., par l’autobus, les Etampois, les Maissois, les Parisiens arrivaient nombreux.

Naturellement, tout le monde se portait place du Marché : la très grande halle abritait l’exposition. Très jolie, la décoration de la place ; on reconnaissait les pylônes ayant servi pour l’inauguration du Monument aux Morts ; des drapeaux multicolores les ornaient ; mais – les Milliacois ne se formaliseront pas de cette simple observation – ils eussent gagné à être enguirlandés de verdure. Les Parisiens, visiteurs recherchés comme on sait, aiment tant voir du feuillage partout ; ça les change des décorations bois et carton de leur bonne ville.

Ceci dit, pénétrons sous la Halle, où règne la fraîcheur habituelle à ce genre de bâtiment – oh ! Etampes, attendras-tu longtemps encore une halle semblable – où règne, disons-nous, une fraîcheur, accrue encore par l’installation fort ingénieuse d’un superbe et rafraîchissant jet d’eau !


Sous la Halle, sont installés les stands, Messieurs les exposants nous excuseront si nous ne disons pas auquel d’entre eux nous aurions décerné la palme : le Jury ne s’est pas encore prononcé… Et d’ailleurs, nous leur avouerons franchement notre très vif plaisir de n’être pas membre de ce Jury et de n’avoir pas à faire un choix parmi des concurrents de valeur égale : toutes les expositions nous parurent d’un vif intérêt, d’une grande richesse et d’une présentation parfaite.

Prenons-les donc par ordre en commençant par la droite en entrant :

Stand Perrier, de Oncy, pour plantes sèches ; mélisse, pensée sauvage, menthe poivrée.

Stand Gauchet-Thorin, cultivateur-herboriste, 8 rue Saint-Vulfran ; toutes plantes médicinales installées sur un séchoir ; à signaler cette très instructive présentation du séchage.

Stand Dézert E., cultivateur-herboriste, 9, boulevard de l’Est : sauge, belladone ; fort beau pied d’angélique.

Stand Paillard et Leroy, de Courances, belle exposition de plantes sauvages et d’un beau pied de bourrache.

Stand Pallate, cultivateur-herboriste, qui montre, outre une intéressante collection de plantes, son très bon goût artistique ; sur une planche, son nom est composé avec des marrons coupés en deux ; les mots : cultivateur-herboriste, sont des galbules, tandis que Milly (Seine-et-Oise) sont des têtes de camomille romaine… Très original.

Famille Parratte
Stand Georges Paireau, cultivateur-herboriste, rue du faubourg de Melun ; avec une grande diversité de plantes, un superbe massif d’absinthe.

Stand Alexandre Peigné, cultivateur-herboriste, boulevard de l’Ouest : belle exposition de plantes sèches, origan, genêt, plantain, etc…

Stand Darney, de Courances : à remarquer parmi d’autres, de magnifiques pieds d’angélique avec graines.

Stand Boulineau-Tramblay, cultivateur-herboriste, faubourg Sain-Jacques ; de beaux bouquets de plantes sèches, menthe, basilic, etc. noués avec des rubans tricolores.

Stand veuve Gallois, cultivatrice-herboriste, rue Pachau : toutes les plantes, du bouillon blanc et… un très joli bouquet fait de bluets, de silènes renflées et de coquelicots.

Tout le fond de la Halle est occupé par la grande exposition de la maison S. Wagner. Il est impossible de ne pas s’y arrêter – l’aimable représentant vous y forçant d’ailleurs par l’offre d’un délicieux fondant. L’exposition Wagner montre les résultats obtenus par dix-sept années de labeur du savant et de ses collaborateurs. Les uns et les autres ont cherché précisément à s’émanciper de la tutelle étrangère et ils sont parvenus à obtenir de la menthe poivrée de Milly tout ce que l’on demandait à la menthe du Japon et notamment le menthol en efflorescences cristallisées. La menthe de Milly est aussi riche, sinon plus, que celle du Japon : toutes les analyses chimiques en témoignent. Il s’agissait d’en tirer les multiples dérivés : bonbons, fondants, dentifrices, boissons hygiéniques, menthol, poudre, etc. M. Wagner y est parvenu et ceux qui ont goûté à ses fondants peuvent en témoigner ! Son exposition est une grande leçon pour les industriels français ; elle est aussi un encouragement pour les Milliacois qui en tireront un légitime profit de cette ressource naturelle que la nature a prodigué à leur sol.


Stand Mainfroy, de Milly : belle exposition de toutes plantes, notamment de la rue.

Stand Paireau-Laurin, cultivateur-herboriste, 30 rue Saint-Pierre, à signaler parmi de très beaux lots, l’hysope.

Stand Morin, successeur de Morin-Barral, très joli présentation de toutes espèces de plantes, beaucoup de verdure, de superbes fenouils de chaque côté.

Stand Darbonne, frères, de Milly : stand superbe en tous points, comme présentation et comme exposition ; jolis massifs de palntes vivantes dans de la mousse : mélisse, racine de muguet, chardon bénit, menthe anglaise, etc… ; les vastes cultures des frères Darbonne s’étendent sur les territoires de Milly, Oncy, Noisy-sur-Ecole ; 8.000 mètres cubes de séchoirs.

Stand Thévenin-Mazars, cultivateurs-herboristes, 10 boulevard du Sud : superbe camomille romaine ; hysope, datura, cochléaria, etc., toutes plantes fort bien présentées.



Stand Thorin-Cirode, cultivateur-herboriste à Milly : dans de la mousse, forts beaux pieds d’hysope, de mélilot bleur, de grande absinthe.

Stand Thorin fils, cultivateur-herboriste, 32 faubourg Saint-Jacques : des rubans et de la verdure, des initiales et un Coeur fait de mousse, et un beau lot de plantes : saponaire, armoise, mélisse, guimauve, etc.
 Enfin, stand du doyen de Milly, M. Pierre Leblanc, âgé de 93 ans, présentant quatre-vingt treize espèces de plantes médicinales sèches, exposition qui représente toute une vie de labeur et qui, de ce fait, acquiert une valeur inestimable.

Les organisateurs n’ont pas voulu perdre de place ; et, pour ce, ils ont occupé le milieu de la halle par une exposition d’instruments agricoles, spéciales à ce genre de culture.

Il y a là les « Retro-force », représentés par M. I. Lannerée, constructeur-mécanicien à Milly ; à signaler une bien curieuse brouette plate, de petites bineuses, et toutes espèces d’outils agricoles.

Il y a là aussi le stand Pilter, représenté par M. Séguin, le sympathique et dévoué adjoint ; joli stand, où, dans un entourage fleuri de bégonias, de géraniums, on voit des rouleaux de jardin, des cultivateurs à mains, des houes à cheval, des houes à bras, des semoirs à bras, des faucilles et de la ficelle spéciale.

Il y a là enfin de superbes hortensias présentés par la maison Fernand Chanet, dépositaire d’engrais chimiques.

Ce n’est pas tout ; les parois de clôture elles-mêmes ont servi ; à droite et à gauche, s’étalent de magnifiques collections d’herbiers ; herbier régional de Milly,

9.000 plantes, signé Despaty ; herbier de toute beauté de l’école de Mespuits ; herbit de l’élève Chapart Jean, de Boigneville, comprenant 90 plantes sauvages. Bravo pour les instituteurs et institutrices qui donnent à leurs élèves l’amour du sol où ils sont nés.

Répétons-le : exposition parfaite, excessivement propre et de très bon goût. La halle, magnifiquement pavoisée, fit l’admiration de tous les visiteurs. Nous fûmes parmi les privilégiés qui purent y pénétrer dans la matinée, malgré la consigne que faisait observer avec une rigueur dont nous félicitons le dévoué garde-champêtre de la commune. Nous y rencontrâmes M. Gibert, le distingué président de l’Union des Commerçants Milliacois ; M. Séguin ; M. Lasserre ; M. Sella ; d’autres encore ; ils pouvaient vraiment être fiers de leur œuvre.

La Fête officielle, le Banquet, les Discours

A midi, partaient de l’Hôtel de Ville, les autorités locales et les principales personnalités du Congrès. Cortège non officiel qui se hâta vers l’hôtel du Lion-d’0r où avait lieu le banquet.

On avait compté sur quatre-vingts convives : mais le maître-queux de l’endroit,

M. Droual, ignorait-il que sa réputation avait franchi les limites milliacoises ? Ce furent cent quinze convives qui prirent place dans sa grande salle ! Cent quinze convives qui firent honneur à ce que le cuisinier réputé, trop modeste, avait appelé « un banquet populaire », à ce que nous appellerons un riche banquet. Pour

10 francs, M. Droual servit à ses convives des hors-d’œuvre, du poisson froid sauce milliacoise, du pâté chaud du Gâtinais, de l’agneau de lait à la broche, avec salade, du fromage, du gâteau Henri IV ; vin blanc, vin rouge et café pour faire glisser toutes ces choses exquises, servies en abondance. M. Droual a eu les félicitations officielles du professeur Perrot. Qu’il accepte aussi les nôtres. D’ailleurs, quel meilleur témoignage de la satisfaction des convives que « le nettoyage » des plats ! Et ceux de M. Droual furent-ils nettoyés » ?

Il n’y a pas de bons banquets sans de bons discours. Ce fut M. Aubry qui prit le premier la parole :

« Mesdames, Messieurs,

Au nom de la municipalité, je vous souhaite la bienvenue dans notre ville ; je vous remercie de votre empressement à nous faire l’honneur d’assister à l’inauguration de notre Foire des plantes médicinales qui est la première de ce genre en France.

Depuis un demi-siècle, nos cultivateurs ont continuellement cherché à améliorer leur culture et de ce fait sont arrivés à donner à leurs plantes la valeur qui les fait apprécier dans le monde entier.

Je lève mon verre en votre honneur, Messieurs, en l’honneur de M. Elbel, délégué du Ministre du Commerce ; de M. le sénateur Guesnier ; de M. le professeur Perrot ; de l’Office national des matières ; de M. le professeur Guérin ; de MM. Fabius de Champville, Combastel , Verlot et à votre santé à tous ».

Quant les applaudissements se furent tus, M. le Professeur Perrot après avoir remercié le Comité d’organisation de l’excellent accueil qui lui était fait à Milly, exposait dans quelles conditions, en pleine guerre, fut créé l’Office national des matières premières. Aucune organisation sérieuse n’existait pour permettre de tirer des plantes indigènes, les produits pharmaceutiques qu’on allait chercher jusqu’au Japon. L’office coordonna tous les efforts ; il y eut même à Milly il y a quatre ans, une réunion qu’on pourrait considérer comme le premier congrès ; depuis, son action s’est étendue ; il est devenu l’intermédiaire entre le savant, le producteur, le commerçant et le comité interministériel qui a compris la nécessité de développer cette branche si importante de la culture nationale. Aujourd’hui, nous ne sommes presque plus tributaires de l’étranger ; la production nationale des plantes médicinales se développe ; c’est à sa prospérité de la France que le professeur lève son verre.

Enfin, M. Guesnier apporta l’hommage et les encouragements du gouvernement aux cultivateurs-herboristes de Milly :

M. Guesnier entend laisser au professeur Perrot le soin de parler en maître de la culture des plantes médicinales, car s’il connaît bien au point de vue agricole la situation du département, il ignorait presque que la culture des plantes médicinales fut si importante à Milly. C’est cette particularité qu’on fête aujourd’hui et avec raison ; car si, par sa situation, la Seine-et-Oise s’acquitte avec honneur de la fonction d’alimenter le Gargantua parisien, il est tout naturel qu’il vienne avec les plantes médicinales contribuer à produire les plantes nécessaires à la santé des hommes qu’on avait dû demander précédemment d’une façon presque exclusive à l’étranger. C’est une heureuse innovation qu’il faut encourager.

Cette culture doit avoir comme directive la science, mais sa réalisation incombe au cultivateur qui est en toutes circonstances un infatigable remueur de terre. C’est lui qui doit sonder les lois invisibles de la nature et veiller à l’adaptation réciproque des plantes et du sol qui les produit.

Mais encore faut-il lui laisser continuer paisiblement son œuvre et faire fructifier cette terre de France qu’il a défendue contre l’invasion et lui permettre d’être le nourricier de la collectivité.

En poursuivant silencieusement sa besogne, il entend bien les louanges et les reproches qu’on lui adresse. Ne lui reproche-t-on pas d’être trop heureux, de ne pas payer d’impôts, d’être la cause de la vie chère ? Des impôts, il en paye largement sa part à l’exception de la taxe sur le chiffre d’affaires. Des affiches tendancieuses apposées sur nos murs l’ont représenté comme ne payant que le petit poids des impôts ; la réponse a été faite par un humoriste qui s’est souvenu de la fable du Gland et de la Citrouille ; en attachant la citrouille, symbole des gros poids, à la feuille d’impôt des cultivateurs, on ne tarderait pas à la voir retomber sur le consommateur qui serait mis à mal une fois de plus.

Non, le cultivateur ne demande pas à être le mieux partagé au point de vue fiscal. Il demande seulement que l’Etat lui permette d’acquérir à bon compte les produits qui lui sont nécessaires pour mettre les terres en valeur, azote synthétique, superphosphates,etc. Il ne demande que la paix extérieure pour garantir sa sécurité ; la paix intérieure pour assurer l’ordre social. Il ne s’intéresse pas à nos querelles politiques ; les questions économiques le touchent davantage.

« Il ne demande qu’une chose, dit M. Guesnier, c’est…

- Qu’on lui f… la paix, interrompt un auditeur.

- C’est qu’on lui laisse produire beaucoup, poursuit le sénateur de Seine-et-Oise. C’est qu’on respecte sa liberté individuelle pour lui permettre de travailler dans le droit et la légalité.

En terminant, M. Guesnier remerciait la municipalité de Milly de lui avoir donné cette occasion d’être mis en rapport avec les producteurs de plantes médicinales ce qui lui permet d’être mieux à même de comprendre et de défendre leurs intérêts, et c’est en l’honneur des cultivateurs et de leurs familles qu’il lève son verre et qu’il boit à leur prospérité.



La Visite officielle de l’Exposition

Le banquet finissait à trois heures moins le quart. En hâte, on regagna la Mairie pour saluer M. Colrat à son arrivée.

A trois heures battant, les gendarmes mettaient sabre au clair ; les pompiers, commandés par le sergent-major Limery, prenaient la position du garde à vous ; les musiciens entamaient la Marseillaise, sous la direction de M. Crampon, qui remplaçait M. Genevelle, démissionnaire depuis la semaine dernière ; M. Colrat, très exact et très pressé, arrivait en automobile.

Une rapide présentation avait lieu à la Mairie, puis un cortège se formait pour gagner l’exposition où le ministre était accueilli par M. Gibert, président du Comité Commercial et Industriel, qui le remerciait de la marque d’intérêt qu’il voulait bien porter à la foire aux plantes médicinales de Milly.

« Quoique ce soit la première, disait-il, ces diplômes, cette coupe et ces médailles montrent que nos exposants ont déjà porté au loin leur renommée. Aussi, nous avons tenu à offrir à nos visiteurs un exemple saisissant parce que complet. Entourées des instruments qui servent à leur culture, nos belles plantes sélectionnées ont réservé une place à leurs aïeules les plantes sauvages, les simples comme l’on disait autrefois. L’herboristerie ne rougira pas de ses modestes origine.

Puis, nous avons organisé un concours d’herbiers scolaires. Nos camarades herboristes de la jeune génération savent ce qu’ils doivent à l’instituteur, ce modeste et vaillant ouvrir de notre IIIème République.

Enfin, les produits tirés de ces plantes s’offriront aux gourmets sous forme de liqueurs et bonbons, ou comme médicaments, tâcheront de guérir ou d’atténuer les souffrances de notre pauvre humanité.

Ainsi, Monsieur le Ministre, loin de se combattre, le Commerce et l’Industrie unissent leurs efforts parce qu’ils savent que, malgré la Victoire si chèrement acquise, hélas, il leur faut gagner la Paix, parce qu’ils veulent que leur pays ne soit plus tributaire de l’étranger, et ils vous donnent ici l’assurance qu’ils continueront à collaborer ensemble, à unir leurs faibles forces pour contribuer à la grandeur de la Patrie.

La visite commençait aussitôt. M. Colrat s’intéressa vivement à toutes les choses qui lui furent présentées et dites ; il montra d’ailleurs au professeur Perrot qu’il n’était pas un igonorant en la matière, ayant aimé la nature et étudié la botanique avant d’être l’éminent garde des sceaux d’aujourd’hui.

Quelle bonne et réconfortante poignée de mains il eut pour papa Leblanc quand il apprit de M. Gilbert que le vieil herboriste voulait faire don aux élèves des écoles de ses herbiers.

- « Je ne vivrai pas 93 ans comme vous ! » lui dit-il amicalement.

La visite terminée, M. Colrat se devait d’adresser quelques mots à la foule milliacoise qui s’écrasait à l’entrée. Il le fit avec sa bonhomie habituelle.

Le ministre se félicitait que cet après-midi de vacances lui eut permis de venir constater le grand effort qui a été fait par les cultivateurs-herboristes avec l’aide précieuse de la science et du Comité commercial de Milly. Les producteurs de plantes médicinales ont donné là un grand exemple qui pourrait être imité par d’autres que les cultivateurs : Vous avez la grande chance, dit-il, de pouvoir exercer une intéressante industrie qui vous permet de rester près de la terre, de vivre en plein air d’une vie naturelle, normale et assurée. Je ne me permettrais pas de vous donner des conseils : les plantes que vous cultivez avec tant de succès s’appelaient autrefois des simples : elles sont utiles, discrètes, tâchons de leur ressembler.

La foule applaudit, heureuse après tout de cette brièveté qui lui évitait une longue attente sur la place surchauffée et lui livrait accès sous la halle.

De nouveau, le cortège officiel se forma et, aux accents des Allobroges, gagna la Mairie.

- Vous avez fait mentir ceux qui disent que souffler n’est pas jouer ! lança notre Ministre aux excellents musiciens, de qui c’était le tour d’applaudir.

Dans le salon d’honneur, se trouvèrent bientôt réunis toutes les personnalités ayant pris part tant au banquet qu’à la visite officielle ; on remarquait atour de MM. Colrat et Aubry, maire de Milly :

MM. Mollard, sénateur de la Savoie, - M. Guesnier ayant du repartir après le banquet - ; Maurice Bouilloux-Lafont, député ; Marcel Bouilloux-Lafont, de Ganay, conseillers généraux ; Riche, conseiller d’arrondissement ; Perrot, professeur à la faculté de pharmacie, président de l’Office national des matières premières ; Guérin, professeur à l’institut agronomique, président du Comité des plantes médicinales à Paris ; Elbel, sous-directeur au ministère du Commerce, représenant le Ministre ; Georges Courty, professeur à l’école des Travaux publics, président de la Société d’Horticulture d’Etampes ; Sédard, secrétaire de la Sous-Préfecture d’Etampes, représentant

M. Moine ; Aublanc et Terville, administrateurs de la société des Herboristes de France ; Combastel, professeur, président du Sous-Comité de Seine-et-Oise ; Wagner, docteur en pharmacie, secrétaire général du Comité des plantes médicinales de Paris ; Lemeste, vice-président de l’Association générale des Herboristes ; Gibert, président du Comité de la Foire des plantes médicinales.

MM. Cahen, secrétaire général de la Fédération des Commerçants détaillants de France ; Crenset, secrétaire de la Chambre de Commerce de Corbiel ; Randon, président du Comité commercial et industruel d’Etampes ; Verlot, ingénieur agronome du service commercila du P.O. ; Marcel Fougeron, ingénieur chimiste ; Fabius de Champville, rédacteur de l’Herboristerie Française ; Martin, publiciste agricole ; Levoux, droguiste à Paris ; Deschamps, juge de Paix ; Regnié, lieutenant de gendarmerie ; Ohresser, percepteur de Milly ; Rat, receveur municipal ; Danois, percepteur de Maisse ; Coulpier, professeur d’Agriculture et Mme Goulpier ; Lagouanelle, vice-président et Blot, membre de la Société d’Horticulutre d’Etampes ; Seguin, adjoint et Tombert, Darbonne, Brianot, Hamelin, Durier, Liard, conseillers municipaux de Milly ; Gouder, maire de Dannemois et de nombreuses personnalités de Milly et des environs ; M. le comte Hubert de Ganay, Mme la marquise de Ganay ; MM. Blot, Vignault, Boudard, Gallot ; la Société des Sciences de Seine-et-Oise ; le Cercle des Mutualistes Corbeillois ; les Membres du Groupement commercial, du Comité des Herboristes et de nombreux herboristes, droguistes, etc. etc.

Après la traditionnelle visite à la salle des délibérations du Conseil municipal, ministre et invités se réunissaient dans la salle des mariages où un vin d’honneur leur était servi.


M. Aubry portait en ces termes un toast à M. Colrat :

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de vous exprimer tout le plaisir que nous éprouvons à vous recevoir dans notre ville de Milly-en-Gâtinais, et de vous remercier bien vivement de l’honneur que vous nous avez fait en venant inaugurer notre Foire des Plantes Médicinales (la première de ce genre en France).

On peut dire que cette foire est un exemple vivant de notre activité nationale à l’heure où la France est encore tributaire de l’étranger pour les produits de l’herboristerie.

Nous sommes fiers de vous avoir aujourd’hui parmi nous et nous vous prions de vouloir bien vous faire notre interprète auprès du gouvernement pour lui présenter l’expression de notre entière gratitude.

Je lève mon verre, Messieurs, en l’honneur de M. Colrat, notre sympathique député, garde des Sceaux, Ministre de la Justice.

Je bois enfin en l’honneur de tous les organisateurs de cette jolie fête de l’herboristerie.

M. Colrat remerciait M. Aubry des sentiments qu’il venait d’exprimer à son égard et à celui du gouvernement dont il fait partie :

Il se déclarait très heureux d’avoir pu visiter l’intéressante exposition des cultivateurs-herboristes et de constater le gros effort qui a été fait à Milly : « Le Gatinais est déjà célèbre, disait-il, par son miel, il va le devenir encore plus par ses plantes médicinales ». Il souhaitait à tous les habitants de Milly que les vertus de ces plantes leur permettent d’attendre l’âge de ce vert gaillard de 93 ans qu’il avait respectivement salué à l’entée de l’exposition : « Messieurs, disait-il en terminant, je ne suis pas venu ici pour discourir ; continuez votre œuvre, intéressez-y beaucoup de gens. En ce qui me concerne, je n’ai tiré de cette visite que des avantages, j’ai vu, j’ai appris et je suis très heureux, Monsieur le Maire, de porter votre santé personnelle et la santé de tous les habitants de la commune de Milly ».

La réunion prenait fin à 4 heures et tout l’intérêt se portait vers la Halle où l’exposition retenait de nombreux visiteurs et à la fête foraine très animée qui se tenait place du Colombier.

L’Abeille d’Etampes du 28 juillet 1923    

samedi 6 novembre 2010

La foire Saint-Simon à Milly-la-Forêt


La foire de Saint-Simon qui était, il y a des années, la plus importante des foires de bestiaux des environs, a été tenue jeudi dernier, et, il faut le dire, elle a donné lieu à des transactions commerciales très peu nombreuses : quelques vaches, des ânes, des chevaux en petit nombre, c’est tout ce qui y a figuré rappelant l’antique foire. En revanche, un manège de chevaux de bois a entraîné toute la journée dans sa course bruyante et vertigineuse les cavaliers et écuyères de l’avenir. Quelques marchands forains, et ça été toute notre foire. La Saint-Simon se meurt. Le chemin de fer seul peut nous aider à en renouveler et relever les attraits.


L'Abeille d'Etampes du 4 novembre 1905.